Chroniques - Rédigé par Maître Kaïo le Samedi, avril 19, 2008 17:15 - 5 Commentaires
[Portraits croisés] Le prisonnier et le maton
Le prisonnier
J’ouvre les yeux sur ma solitude, encore un matin de plus, un matin de trop. J’paye ma dette à la société diraient-ils, mais qu’est ce que ça changera ?

Même pas le destin de mes gamins que je n’ai pas eu le temps d’avoir, même pas celui d’une femme que je n’ai pas su séduire. J’y suis rentré trop jeune, j’en ressortirais trop vieux. Obnubilés par les chimères qu’ils imposent à nous autres, de l’argent à tout prix, même celui de la vie, c’est aujourd’hui que j’ai compris que ce monde crée les monstres contre lesquels il se bat, puis il s’en sert d’exemple pour que le peuple se tienne droit. Entre les murs de ma cellule j’ai eu le temps d’y penser, je n’ai plus peur de la détention maintenant, juste désabusé, je comprend le pourquoi ils ont besoin de gens comme moi pour faire flipper les autres. Leurs peurs c’est mon cachot, dans tous les cas, liberticide. Nous sommes les pions de ce grand échiquier, on accepte sans broncher le rôle qu’ils veulent nous donner.
Ce matin encore je croiserai son regard, son sourire forcé, triste… comme une porte de prison. Son métier c’est maton, tant de regrets sur son front, de s’être marié trop vite quand elle tomba enceinte, plus soudain que réfléchit, le deuxième le troisième, une famille à nourrir, les enfants se succèdent et les crédits aussi, même plus maître de sa propre vie… Plein de rêves et d’idées il a plié les genoux, sous le poids du marché. Sa prison à lui c’est ce qu’ils se tuent à faire passer pour liberté, être obliger de taffer, impossiblités de fuir ses responsabilités. Pour ne pas être exclu, et pour ceux que l’on aime, on se met à craindre la rue, on évite les problèmes, la lâcheté est humaine, la preuve en est le système.

L’acte criminel n’est que la conséquence d’une société mal faite qui exclue et humilie. J’ai le temps de penser, j’ai le temps de regretter, de cultiver ma haine et ce foutu mépris. Je suis l’instrument du conditionnement des hommes. L’exemple à ne pas suivre si l’on veut profiter de la vie qu’ils ont décidé de nous dicter.
Chaque jour le regard du gardien s’obscurcit, qu’il ne compte pas sur moi pour avoir pitié de lui, la solidarité depuis longtemps s’est enfuie de ce trou où l’on entasse les mauvaises gens comme moi, les parias, les différents, et parfois aussi les innocents.
Cet engrenage est là, conçu pour vous détruire, et déjà dans le ventre la peur de sortir, de recroiser un monde me regardant de travers, ne m’ayant pas attendu pour perpétuer sa perte.
Si je suis criminel qu’en est il de tous ceux, qui pillent jusqu’à nos songes, gisements infinis, qui profanent nos rêves, assurant leur profits.
Le maton
Entre mes doigts, je sens ces bouts de métal qui s’entrechoquent sous le poids de ma nervosité. Ces clefs ne me quittent pas. Elles sont l’espoir et l’anéantissement, la liberté et la réclusion.
Elles sont le paradoxe qui régente ma vie. Elles sont ma perpétuité, à moi, le maton.

Et si aujourd’hui je baisse les yeux devant cette porte sale, c’est pour chasser le reflet qu’elle me renvoie. Je ne suis pas cet automate qui ouvre mécaniquement les cellules les unes après les autres. Non.
Lorsque je me retrouve devant cette porte, y’a ce spasme qui me tord les entrailles et me prend à la gorge. La peur… brève agonie d’un corps qui se refuse à avancer.
La peur de ce que je vais voir… toujours m’attendre au pire.
La peur d’être vu au delà des apparences… toujours s’attendre au pire.
Gardien de prison, un métier socialement honorable, un métier humain… assistant anti-social ou l’art de s’occuper des rebus de la société. Pourtant, dans leur esprit à eux, les taulards, je ne suis pas là pour veiller mais pour surveiller. Je surveille leurs journées, je surveille leur nuits… parce que faut pas se méprendre sur la fonction, nous les gardiens, on n’est pas là pour éviter que ces pauvres types ne s’échappent.. on est surement là pour éviter qu’ils ne se foutent en l’air.

Parce qu’ici, quand l’espoir disparait, pas de regret ni de désaveu, il n’y a qu’une issue… la mort.
Noirceur des idées qui suintent par les plus petites aspérités de la forteresse…
Ici les pensées se cognent contre les murs et rebondissent presque à l’infini… parfois, elles finissent par s’écraser au sol comme les ballons gonflés d’eau qu’on jetait du balcon quand on était minots… à la sortie, il ne reste rien, que des flaques de regrets mélangées à la saleté de la vie.
Ici je pourrais devenir fou si je n’avais pas au plus profond de moi cette certitude, cet ultime rempart contre l’angoisse qui s’empare de moi dès que je passe les grilles de l’entrée… Cette croyance, c’est la croyance en la justice qui fait tourner le monde. pas la justice des hommes non, celle là est bouffée de toute part par le ver devenu solitaire de trop d’individualisme… naître dans la diversité et mourir dans un fait divers… voilà la justice de notre pays..
Non la pseudo justice dont je parle, sans elle, tout s’écroule : bien qu’illusoire, elle est sans doute la clef de voûte de l’esprit des gens comme il faut et elle se résume en une phrase : on n’a que ce qu’on mérite. Si on laisse ce mec enfermé ici, si on laisse ses pensées agoniser dans cet univers sans rêves, c’est qu’il n’a pas choisi le bon camp. La légitimité de la punition… ou le carcan de l’esprit humain. Cette croyance, c’est mon garde fou. C’est ce qui m’empêche de passer de l’autre côté du miroir et de m’imaginer à sa place. Lui, le taulard tatoué.
Aujourd’hui, il sera là, comme il l’était hier et comme il le sera demain, la tête plongée dans un bouquin qu’il fait mine de feuilleter. Nos regards se croisent sans se rencontrer et c’est tant mieux… Je ne supporte plus le mépris dans ses yeux. Faut croire que pour lui, je prends mon pied en incarnant l’Autorité… si il savait… j’ai certainement atterri ici pour les mêmes raisons que lui.
A croire qu’en ce bas monde, c’est pas possible d’être libre : on peut juste choisir sa servitude : lui, esclave de sa propre rage et moi esclave de ma vie…
C’est peut être ça qui me passe par la tête quand je regarde son tatouage, vestige d’une rage oubliée.
C’est peut être ça qui me dégoute quand je me regarde dans le miroir et que je vois le reflet de ma
soumission..
Abjecte soumission d’un homme qui fait ce qu’on attend de lui…
Abjecte soumission d’une génération aveuglée par le confort moderne.
Aujourd’hui, comme toujours, l’échange sera bref. Réglementaire.

5 Commentaires
gelmasaezlive
idem et Maitre Kaio ![]()
Bonjour
Je vous signale la parution de mon livre « J’ai tutoyé des assassins » aux éditions L’Iroli http://www.editions-liroli.net
A travers une série de portraits de taulards atypiques, j’y retrace, vu de l’intérieur, le quotidien d’une prison à la française.
Informations, extrait et revue de presse sur mon site http://www.hubertgrall.fr
Cordialement
Hubert Grall
J’aimerais bien pouvoir échanger avec l’auteur inconnu. Un homme, une femme ? Ces deux portraits sont très ambigüs. Ils véhiculent à la fois des sentiments justes sur ce qui se vit en prison et en même temps je me doute que l’auteur n’y a jamais mis les pieds. Il ne parle pas comme un taulard. Je ressens cet article comme une suite de réflexions intellectuelles fantasmatiques où tout ce qui est dit n’est pas faux, loin de là. Mais il y a des trucs qui sont difficiles à imaginer et à transcrire si on ne les a pas vécus.
Bon, l’auteur, arrête de te planquer, montre toi si t’es un homme ! Si tu es une femme, je te présente mes hommages !
Contacte-moi sur bac.umberto@yahoo.fr , on ne peut pas en rester là ! -:)
celiate
nos deux auteurs sont manue alias ‘idem’ sur notre forum saezlive, et François alias ‘Maitre Kaio’.
Donc vous avez le choix :p

qui est l auteur merci